Roméo Et Juliette 2 стр.

Benvolio. – C'est lui-même. Quelle est donc la tristesse qui allonge les heures de Roméo?

Roméo. – La tristesse de ne pas avoir ce qui les abrégerait.

Benvolio. – Amoureux?

Roméo. – Éperdu…

Benvolio. – D'amour?

Roméo. – Des dédains de celle que j'aime.

Benvolio. – Hélas! faut-il que l'amour si doux en apparence, soit si tyrannique et si cruel à l'épreuve!

Roméo. – Hélas! faut-il que l'amour malgré le bandeau qui l'aveugle, trouve toujours, sans y voir, un chemin vers son but!… Où dînerons-nous?… ô mon Dieu!… Quel était ce tapage?… Mais non, ne me le dis pas, car je sais tout! Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour… Amour! ô tumultueux amour! ô amoureuse haine! ô tout, créé de rien! ô lourde légèreté! Vanité sérieuse! Informe chaos de ravissantes visions! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive! Sommeil toujours éveillé qui n'est pas ce qu'il est! Voilà l'amour que je sens et je n'y sens pas d'amour… Tu ris, n'est-ce pas?

Benvolio. – Non, cousin: je pleurerais plutôt.

Roméo. – Bonne âme!… et de quoi?

Benvolio. – De voir ta bonne âme si accablée.

Roméo. – Oui, tel est l'effet de la sympathie. La douleur ne pesait qu'à mon cœur, et tu veux l'étendre sous la pression de la tienne: cette affection que tu me montres ajoute une peine de plus à l'excès de mes peines. L'amour est une fumée de soupirs; dégagé, c'est une flamme qui étincelle aux yeux des amants; comprimé, c'est une mer qu'alimentent leurs larmes. Qu'est-ce encore? La folle la plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douceur!… Au revoir, mon cousin. (Il va pour sortir)

Benvolio. – Doucement, je vais vous accompagner: vous me faites injure en me quittant ainsi.

Roméo. – Bah! je me suis perdu moi-même; je ne suis plus ici; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est ailleurs.

Benvolio. – Dites-moi sérieusement qui vous aimez.

Roméo. – Sérieusement? Roméo ne peut le dire qu'avec des sanglots.

Benvolio. – Avec des sanglots? Non! dites-le-moi sérieusement.

Roméo. – Dis donc à un malade de faire sérieusement son testament! Ah! ta demande s'adresse mal à qui est si mal! Sérieusement, cousin, j'aime une femme.

Benvolio. – En le devinant, j'avais touché juste.

Roméo. – Excellent tireur!… j'ajoute qu'elle est d'une éclatante beauté.

Benvolio. – Plus le but est éclatant, beau cousin, plus il est facile à atteindre.

Roméo. – Ce trait-là frappe à côté; car elle est hors d'atteinte des flèches de Cupidon: elle a le caractère de Diane; armée d'une chasteté à toute épreuve, elle vit à l'abri de l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laisse pas assiéger en termes amoureux, elle se dérobe au choc des regards provocants et ferme son giron à l'or qui séduirait une sainte. Oh! elle est riche en beauté, misérable seulement en ce que ses beaux trésors doivent mourir avec elle!

Benvolio. – Elle a donc juré de vivre toujours chaste?

Roméo. – Elle l'a juré, et cette réserve produit une perte immense. En affamant une telle beauté par ses rigueurs, elle en déshérite toute la postérité. Elle est trop belle, trop sage, trop sagement belle, car elle mérite le ciel en faisant mon désespoir. Elle a juré de n'aimer jamais, et ce serment me tue en me laissant vivre, puisque c'est un vivant qui te parle.

Benvolio. – Suis mon conseil: cesse de penser à elle.

Roméo. – Oh! apprends-moi comment je puis cesser de penser.

Benvolio. – En rendant la liberté à tes yeux: examine d'autres beautés.

Roméo. – Ce serait le moyen de rehausser encore ses grâces exquises. Les bienheureux masques qui baisent le front des belles ne servent, par leur noirceur, qu'à nous rappeler la blancheur qu'ils cachent. L'homme frappé de cécité ne saurait oublier le précieux trésor qu'il a perdu avec la vue. Montre-moi la plus charmante maîtresse: que sera pour moi sa beauté, sinon une page où je pourrai lire le nom d'une beauté plus charmante encore? Adieu: tu ne saurais m'apprendre à oublier

Benvolio. – J'achèterai ce secret-là, dussé-je mourir insolvable! (Ils sortent.)

SCÈNE II

Devant la maison de Capulet.

Entrent Capulet, Pâris et un valet.

Capulet. – Montague est lié comme moi, et sous une égale caution. Il n'est pas bien difficile, je pense, à des vieillards comme nous de garder la paix.

Pâris. – Vous avez tous deux la plus honorable réputation; et c'est pitié que vous ayez vécu si longtemps en querelle… Mais maintenant, monseigneur, que répondez-vous à ma requête?

Capulet. – Je ne puis que redire ce que j'ai déjà dit. Mon enfant est encore étrangère au monde; elle n'a pas encore vu la fin de ses quatorze ans; laissons deux étés encore se flétrir dans leur orgueil, avant de la juger mure pour le mariage.

Pâris. – De plus jeunes qu'elle sont déjà d'heureuses mères.

Capulet. – Trop vite étiolées sont ces mères trop précoces… La terre a englouti toutes mes espérances; Juliette seule, Juliette est la reine espérée de ma terre. Courtisez-la gentil Pâris, obtenez son cœur; mon bon vouloir n'est que la conséquence de son assentiment; si vous lui agréez, c'est de son choix que dépendent mon approbation et mon plein consentement… Je donne ce soir une fête, consacrée par un vieil usage, à laquelle j'invite ceux que j'aime; vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nombre. Ce soir, dans ma pauvre demeure, attendez-vous à contempler des étoiles qui, tout en foulant la terre, éclipseront la clarté des cieux. Les délicieux transports qu'éprouvent les jeunes galants alors qu'avril tout pimpant arrive sur les talons de l'imposant hiver, vous les ressentirez ce soir chez moi, au milieu de ces fraîches beautés en bouton. Écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et donnez la préférence à celle qui la méritera. Ma fille sera une de celles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas compter elle peut du moins faire nombre. Allons, venez avec moi… (Au valet.) Holà, maraud! tu vas te démener à travers notre belle Vérone; tu iras trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, et tu leur diras que ma maison et mon hospitalité sont mises à leur disposition. (Il remet un papier au valet et sort avec Pâris.)

Le Valet, seul, les yeux fixés sur le papier – Trouver les gens dont les noms sont écrits ici? Il est écrit… que le cordonnier doit se servir de son aune, le tailleur de son alêne, le pêcheur de ses pinceaux et le peintre de ses filets; mais moi, on veut que j'aille trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, quand je ne peux même pas trouver quels noms a écrits ici l'écrivain! Il faut que je m'adresse aux savants… Heureuse rencontre!

Entrent Benvolio et Roméo.

Benvolio. – Bah! mon cher, une inflammation éteint une autre inflammation; une peine est amoindrie par les angoisses d'une autre peine. La tête te tournera-t-elle? tourne en sens inverse, et tu te remettras… Une douleur désespérée se guérit par les langueurs d'une douleur nouvelle; que tes regards aspirent un nouveau poison, et l'ancien perdra son action vénéneuse.

Roméo, ironiquement. – La feule de plantain est excellente pour cela.

Benvolio. – Pourquoi, je te prie?

Roméo. – Pour une jambe cassée.

Benvolio. – Ça, Roméo, es-tu fou?

Roméo. – Pas fou précisément, mais lié plus durement qu'un fou; je suis tenu en prison, mis à la diète, flagellé, tourmenté et… (Au valet.) Bonsoir, mon bon ami.

Le Valet. – Dieu vous donne le bonsoir!… Dites-moi, monsieur savez-vous lire?

Roméo. – Oui, ma propre fortune dans ma misère.

Le Valet. – Peut-être avez-vous appris ça sans livre; mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu?

Roméo. – Oui, si j'en connais les lettres et la langue.

Le Valet. – Vous parlez congrûment. Le ciel vous tienne en joie! (Il va pour se retirer)

Roméo, le rappelant. – Arrête, l'ami, je sais lire. (Il prend le papier des mains du valet et lit:) “Le signor Martino, sa femme et ses filles; le comte Anselme et ses charmantes sœurs; la veuve du signor Vitruvio; le signor Placentio et ses aimables nièces; Mercutio et son frère valentin; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia; le signor Valentio et son cousin Tybalt; Lucio et la vive Héléna.” (Rendant le papier.) Voilà une belle assemblée. Où doit-elle se rendre?

Le Valet. – Là-haut.

Roméo. – Où cela?

Le Valet. – Chez nous, à souper

Roméo. – Chez qui?

Le Valet. – Chez mon maître.

Roméo. – J'aurais dû commencer par cette question.

Le Valet. – Je vais tout vous dire sans que vous le demandiez: mon maître est le grand et riche Capulet; si vous n'êtes pas de la maison des Montagues, je vous invite à venir chez nous faire sauter un cruchon de vin… Dieu vous tienne en joie! (Il sort.)

Benvolio. – C'est l'antique fête des Capulets; la charmante Rosaline, celle que tu aimes tant, y soupera, ainsi que toutes les beautés admirées de Vérone; vas-y, puis, d'un œil impartial, compare son visage à d'autres que je te montrerai, et je te ferai convenir que ton cygne n'est qu'un corbeau.

Roméo. – Si jamais mon regard, en dépit d'une religieuse dévotion, proclamait un tel mensonge, que mes larmes se changent en flammes! et que mes yeux, restés vivants, quoique tant de fois noyés, transparents hérétiques, soient brûlés comme imposteurs! Une femme plus belle que ma bien-aimée! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis qu'a commencé le monde!

Benvolio. – Bah! vous l'avez vue belle, parce que vous l'avez vue seule; pour vos yeux, elle n'avait d'autre contrepoids qu'elle-même; mais, dans ces balances cristallines, mettez votre bien-aimée en regard de telle autre beauté que je vous montrerai toute brillante à cette fête, et elle n'aura plus cet éclat qu'elle a pour vous aujourd'hui.

Roméo. – Soit! J'irai, non pour voir ce que tu dis, mais pour jouir de la splendeur de mon adorée. (Ils sortent.)

SCÈNE III

Dans la maison de Capulet.

Entrent lady Capulet et la nourrice.

Lady Capulet. – Nourrice, où est ma fille? Appelle-la.

La Nourrice. – Eh! par ma virginité de douze ans, je lui ai dit de venir… (Appelant.) Allons, mon agneau! allons, mon oiselle! Dieu me pardonne!… Où est donc cette fille?… Allons, Juliette!

Entre Juliette.

Juliette. – Eh bien, qui m'appelle?

La Nourrice. – Votre mère.

Juliette. – Me voici, madame. Quelle est votre volonté?

Lady Capulet. – Voici la chose… Nourrice, laisse-nous un peu; nous avons à causer en secret… (La nourrice va pour sortir.) Non, reviens, nourrice; je me suis ravisée, tu assisteras à notre conciliabule. Tu sais que ma fille est d'un joli âge.

La Nourrice. – Ma foi, je puis dire son âge à une heure près.

Lady Capulet. – Elle n'a pas quatorze ans.

La Nourrice. – Je parierais quatorze de mes dents, et, à ma grande douleur je n'en ai plus que quatre, qu'elle n'a pas quatorze ans… Combien y a-t-il d'ici à la Saint-Pierre -ès-Liens?

Lady Capulet. – Une quinzaine au moins.

La Nourrice. – Au moins ou au plus, n'importe! Entre tous les jours de l'année, c'est précisément la veille au soir de la Saint-Pierre -ès-Liens qu'elle aura quatorze ans. Suzanne et elle, Dieu garde toutes les âmes chrétiennes! étaient du même âge… Oui, à présent, Suzanne est avec Dieu: elle était trop bonne pour moi; mais, comme je disais, la veille au soir de la Saint-Pierre -ès-Liens elle aura quatorze ans; elle les aura, ma parole. Je m'en souviens bien. Il y a maintenant onze ans du tremblement de terre; et elle fut sevrée, je ne l'oublierai jamais, entre tous les jours de l'année, précisément ce jour-là; car j'avais mis de l'absinthe au bout de mon sein, et j'étais assise au soleil contre le mur du pigeonnier; monseigneur et vous, vous étiez alors à Mantoue… Oh! j'ai le cerveau solide!… Mais, comme je disais, dès qu'elle eut goûté l'absinthe au bout de mon sein et qu'elle en eut senti l'amertume, il fallait voir comme la petite folle, toute furieuse, s'est emportée contre le téton! Tremble, fit le pigeonnier; il n'était pas besoin, je vous jure, de me dire de décamper… Et il y a onze ans de ça; car alors elle pouvait se tenir toute seule; oui, par la sainte croix, elle pouvait courir et trottiner tout partout; car, tenez, la veille même, elle s'était cogné le front; et alors mon mari, Dieu soit avec son âme! c'était un homme bien gai! releva l'enfant: “oui-da, dit-il, tu tombes sur la face? Quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas sur le dos; n'est-ce pas, Juju?” Et, par Notre-Dame, la petite friponne cessa de pleurer et dit: “oui!” Voyez donc à présent comme une plaisanterie vient à point! Je garantis que, quand je vivrais mille ans, je n'oublierais jamais ça: “N'est-ce pas, Juju?” fit-il; et la petite folle s'arrêta et dit: “oui!”

Lady Capulet. – En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.

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